Les trois régimes militaires ont créé une alliance en septembre pour des "avantages mutuels" dans  la défense et de l'économie. (Photo : TRT Afrika)

Par Firmain Eric Mbadinga.

Changer de vêtement, de coiffure ou de parfum suffit-il à faire de quelqu'un une nouvelle personne ? Dans un siècle où la science permet des prouesses, cette question pourrait conduire à des débats difficiles à arbitrer. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorités militaires n'ont quant à elles pas hésité à apporter du changement dans les rues des nombreuses villes de ces pays.

En effet, le capitaine Ibrahim Traoré, le commandant Abdourahamane Tiani et le général Assimi Goita ont décidé de faire tomber les noms de généraux et figures de la colonisation française des édifices et des avenues publiques. À la place des noms comme de Gaulle, Faidherbe ou Montaigne, ce seront désormais des noms de personnalités africaines qui seront prononcés. Par cette décision, les pays de l'Alliance des États du Sahel disent l'inscrire dans une nécessité identitaire et émancipatoire.

En effet, depuis les tensions les trois dernières années, avec notamment l'arrivée des régimes militaires au pouvoir à l'issue de coups d'État, ces trois pays accusent la France de déstabilisation politique et sécuritaire. En 2022, par exemple, Abdoulaye Diop ministre des Affaires Étrangères du Mali, affirmait à la tribune des Nations unies que son pays pouvait apporter des preuves des actes d'espionnage et de déstabilisation menés par la France".

Ces accusations, la France les avait rejetées séance tenante par la voix de son ambassadeur. Tout récemment, les trois pays accusateurs ont fait des déclarations similaires en soulignant au passage l'instrumentalisation de la CEDEAO par la France, dans le but de perturber leurs systèmes économiques.

S'agissant du processus d'africanisation des rues et monuments, le Burkina Faso, dont le pays a sonné le glas dans le trio, invoque, par la voix de ses autorités, l'argument de la valorisation du patrimoine africain. C'est ainsi qu'en 2023, le boulevard Charles de Gaulle est devenu boulevard Thomas Sankara (ex-président burkinabè, assassiné en 1987).

L'accueil de la rue

Au Niger, où il y avait aussi une avenue Charles De Gaulle, c'est le nom de Djibo Bakary, acteur de l'indépendance du Niger qui fait désormais autorité et sert de repère aux populations.

La décision, prise par Bamako le 19 décembre dernier, boucle la boucle d'une déferlante impulsée par les nouveaux régimes des trois pays.

Pour marquer d'une pierre blanche leur entrée dans les rangs, les militaires de la transition de Bamako, ont rebaptisé l'avenue de la CEDEAO en avenue AES. Un choix qui suscite nombre de réactions dans les trois pays.

'' Rendons à César ce qui lui appartient.'', réagit Hamidou Doumbia, un peu comme un trouble fait depuis Bamako, la capitale malienne. Le secrétaire politique du parti Yelema (le changement en Bambara), est loin d'être impressionné par la décision d'africanisation des autorités, car de son point de vue, ce n'est pas une mesure exclusive, encore moins une première dans son pays.

'' Alpha Oumar Konaré (ancien président du Mali) a fait de Bamako une véritable capitale panafricaine. Il était légitime qu’il baptise les infrastructures qu’il avait lui-même initiées, en tant qu’artisan de leur création. Nous ne laisserons personne falsifier l’histoire devant nos yeux : Alpha Oumar Konaré n’a pas baptisé des 'bébés' qu’il n’a pas mis au monde. '' ajoute Hamidou Doumbia sur un ton sec et solennel.

'' La place du ' Mali traditionnel ' située devant l’Assemblée nationale, cette place met en valeur le Mali d’antan, avec des représentations des artistes et de la religion, comme c'est déjà le cas avec la célèbre mosquée de Djenné. Le monument de l'obélisque (Bourguiba) sur lequel est mentionnée en écriture Nko (langue locale) la citation la plus célèbre de Soundiata Kéita : 'le bateau Mali peut tanguer, mais il ne chavirera jamais'. Alpha Oumar Konaré a marqué Bamako par ces infrastructures, qui témoignent de son ambition panafricaine et de son hommage au patrimoine malien et africain.'' conclut le Malien, légèrement remonté.

Le Niger rompt la partenariat militaire avec le Bénin. Photo/Reuters

Les besoins dans la rue

Dans le même temps, Tchanga Chérif Tchouloumbo de Niamey au Niger semble partagé entre stoïcisme et indifférence totale.

L'étudiant pense que d'autres questions existentielles devraient être la priorité des gouvernants de son pays et de l'ensemble de l'AES.

''Je n'ai rien à dire à propos de cette vague d'africanisation des noms des monuments. Mais à ce que je sache, elles ne sont pas une priorité pour le peuple qui souffre le martyre et qui a soif de la démocratie.'' lance l'homme de peu de mots.

Tchouloumbo et de Doumbia avouent être plus préoccupés par la capacité de leurs dirigeants à augmenter leur pouvoir d'achat et à assurer leur sécurité.

Même lieu, changement de discours. Toujours à Niamey, Issa Ibrahim Alou de la société civile, lui, est convaincu de la pertinence et de l'opportunité de l'opération d'africanisation en cours dans son pays, au Mali et au Burkina Faso.

Selon lui, cette décision doit être purement et simplement adouber sans la moindre récrimination.

'' Nous, association nigérienne des jeunes pour le développement, avons toujours souhaité ce type de mesures. Maintenant que cela a lieu, nous disons que c'est une bonne chose. Nous félicitons dans le même temps les autorités de la transition, car ce processus d'africanisation s'inscrit dans le cadre de la lutte pour notre souveraineté.

En effet, voir qu'à Niamey il y a des places nommées Montaigne ou Charles de Gaulle, c'est désolant.

Ceci notamment quand nous savons que notre histoire connaît de braves guerriers nigériens comme Saraounia Mangou, une reine guerrière qui s'est révoltée contre la pénétration coloniale. Donc pour moi, et pour d'autres jeunes, cette décision est une marque de souveraineté vis-à-vis du monde et de la France.''

Si pour l'heure, la question de l'africanisation des noms, des symboles, des sites et des édifices publics est remise au goût du jour par les leaders de l'AES, pour sa part, le Dr. Massamba Guèye, chercheur, écrivain, fondateur de la Maison de l'Oralité et du Patrimoine basé à Dakar au Sénégal, estime que c'est une question qui transcende les régimes ou les clivages géopolitiques.

Selon le Dr Guèye, le sujet devrait surtout être abordé sous l'aspect de l'appartenance identitaire ou culturelle.

''De mon point de vue, les colonisateurs ne devraient pas être des héros en Afrique. Lorsque l'on donne le nom d'un personnage à une rue, c'est pour que les nouvelles générations doivent s'en référer comme modèle. Ce serait donc inapproprié d'ériger quelqu'un qui a fait de nous et de nos ancêtres des captifs ou des esclaves en icône."

"Cependant, dans cette démarche, pour qu'il y ait un véritable travail d'appropriation mémorielle, il faudrait associer les populations et faire en sorte que lorsqu'une rue est rebaptisée, on lui réattribue son nom originel. Il faudrait également y inclure une marque d'effacement des noms de la période coloniale.'' confie-t-il à TRT Afrika.

En incluant la marque d'effacement évoquée par le Dr Guèye recommande donc qu'en plus d'être désormais désignée '' Rue EAS '' la rue récemment rebaptisée au Mali soit appelée ''rue AES, ex-rue CEDEAO''.

Au Niger, la rue Djibo Bakary devrait ainsi être appelée rue Djibo Bakary, ex-Charles-de-Gaulle.

Les premières initiatives d'africanisation ou de débaptisation remontent aux années 1970 avec la zaïrianisation du président Mobutu Sese Seko, qui avait renoncé à ses prénoms occidentaux, Joseph-Désiré. Comme lui, les habitats, les édifices et les lieux publics de l'actuelle RDC, devaient, après sa mesure, porter uniquement des noms typiquement africains.

Dix ans plus tard, l'indépendance du Zimbabwé, où les noms des lieux et des sites rappelant les acteurs de la colonisation, a conduit à une toponymie nationale.

En Afrique de l'Ouest, dans les mêmes années 1980, le capitaine Thomas Sankara lui aussi avait semé les prémisses d'une africanisation en changeant entre autres le nom de son pays, à l'époque Haute Volta, en Burkina Faso.

Concernant la pomme de discorde entre les États de l'AES et la France, Mubarak Aliyu, analyste des risques politiques et sécuritaires, estime qu'elle a notamment pour cause un partenariat économique léonin entre la France et ses anciennes colonies et l'influence militaire française dans certains pays.

L'existence de réseaux d'influence obscurs comme la France-Afrique est évoquée par d'autres critiques et analystes politiques.

Ces dénonciations, dont certaines ont été plusieurs fois récusées par les différents gouvernements Macron, seraient des éléments déclencheurs de la série de coups d'État et de tentatives de coups d'État qui ont eu lieu dans la région ces dernières années.

TRT Afrika