Afrique : pression sur la Banque mondiale pour soutenir les petits exploitants
AFRIQUE
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Afrique : pression sur la Banque mondiale pour soutenir les petits exploitantsUne coalition appelle la Banque mondiale à privilégier les petits exploitants pour la sécurité alimentaire et le climat en Afrique.
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Par Sylvia Chebet

Et si l’avenir des systèmes alimentaires africains ne dépendait pas d’immenses exploitations industrielles, mais des millions de petits exploitants agricoles qui nourrissent déjà le continent ?

Cette question anime une campagne mondiale croissante qui demande au Groupe de la Banque mondiale de repenser ses investissements agricoles — en réorientant des milliards de dollars loin de l’élevage industriel vers une production alimentaire durable et menée par les communautés.

Cette vision gagne désormais du terrain. Plus de 30 organisations de la société civile se sont réunies pour demander au Groupe de la Banque mondiale de mettre fin à son financement de la production animale industrielle et de réorienter les fonds vers des systèmes alimentaires qui protègent les personnes, les animaux et la planète.

La mobilisation, coordonnée dans 25 pays, coïncide avec les réunions de printemps de la Banque mondiale et de la Société financière internationale (IFC) à New York.

Les militants estiment que le calendrier est crucial, alors que des fonds publics continuent de soutenir des projets d’élevage industriel à grande échelle, largement associés au changement climatique, à la perte de biodiversité, à des risques pour la santé publique et à une insécurité alimentaire croissante.

Pour les défenseurs, le problème n’est pas le manque de financements, mais leur utilisation.

« Ce qui doit changer, c’est la priorité et la conception des investissements », déclare Sally Kahiu, responsable des affaires extérieures chez World Animal Protection. « Plutôt que de financer des projets industriels à grande échelle, les financements peuvent être réorientés pour soutenir des systèmes communautaires comme l’agroécologie. »

L’agroécologie, explique-t-elle, est une approche qui travaille avec la nature plutôt que contre elle. Elle vise à améliorer la santé des sols de manière naturelle, à diversifier les cultures, à intégrer l’élevage de façon durable, à conserver l’eau et à pratiquer la rotation des cultures.

Au‑delà des techniques agricoles, il s’agit d’un système centré sur les personnes, fondé sur les savoirs locaux, les systèmes de semences autochtones et des solutions pilotées par les communautés.

« C’est plus qu’un modèle économique — c’est à la fois environnemental et social », ajoute Kahiu.

À travers l’Afrique, ces principes ne sont pas nouveaux. Les systèmes alimentaires traditionnels reposent depuis longtemps sur la communauté, la culture et la résilience. Ces systèmes sont généralement à faibles intrants mais riches en savoirs, « s’appuyant sur la biodiversité et les cycles naturels plutôt que sur des produits chimiques importés ou des procédés industriels », précise‑t‑elle.

Les promoteurs de l’initiative Stop Financing Factory Farming soutiennent que ces systèmes — et les petits exploitants agricoles, les pasteurs et les communautés de pêche qui les entretiennent — devraient être au cœur du financement agricole mondial. Après tout, ils produisent la majorité des fruits, légumes et aliments de base consommés sur le continent.

« L’avenir alimentaire de l’Afrique dépend d’investissements qui renforcent les petits exploitants, protègent les écosystèmes et garantissent la sécurité alimentaire à long terme », affirme la coalition. « Les fonds publics ne devraient pas servir à étendre des systèmes d’élevage industriel qui menacent les communautés, les animaux et l’environnement. »

Les chiffres confirment leurs inquiétudes. Entre 2023 et 2024, le Groupe de la Banque mondiale a investi environ 1,4 milliard de dollars dans la production animale industrielle. Sa branche privée, l’IFC, a approuvé 38 investissements de ce type pour une valeur proche de 2 milliards de dollars entre 2020 et 2025.

L’Afrique subsaharienne est une importante bénéficiaire de ces financements. Un livre blanc de 2023 de la campagne Stop Financing Factory Farming a constaté que la région représentait 22 projets sur 62 dans les projets d’agriculture animale financés dans les régions en développement — d’une valeur d’environ 1,395 milliard de dollars, soit 41,9 % du soutien direct total.

Les détracteurs préviennent que de tels investissements risquent de fragiliser les systèmes alimentaires locaux. Alors que les petits exploitants produisent jusqu’à 80 % des aliments en Afrique, les élevages à grande échelle concentrent souvent les richesses, dégradent les écosystèmes et exposent les communautés voisines à la pollution et aux maladies.

« Le financement public devrait être un moteur de développement équitable, et non un facteur de dommages environnementaux et d’exclusion sociale », dit Opeyemi Elujulo, directeur exécutif du réseau Youth in Agroecology and Restoration (YARN).

Il estime que le problème le plus profond réside dans ce qui est négligé. Les systèmes agroécologiques et communautaires — malgré leur potentiel avéré pour renforcer la biodiversité, les économies locales et la résilience climatique — restent nettement sous‑financés.

« Réorienter les flux financiers vers ces approches est à la fois une obligation morale et une nécessité stratégique », affirme Elujulo. « C’est essentiel pour réduire la dépendance et les inégalités. »

Pendant ce temps, le Groupe de la Banque mondiale a indiqué son intention d’élargir son portefeuille d’agroalimentaire à 9 milliards de dollars par an d’ici 2030. Parallèlement, l’IFC mène une révision décennale de ses normes de performance environnementales et sociales — ce que les militants considèrent comme une rare opportunité de réaligner les finances publiques sur les objectifs climatiques et les priorités de développement durable.

Certains experts proposent une voie pragmatique : canaliser les fonds via des institutions financières locales et des coopératives qui desservent déjà les petits exploitants. Ces réseaux regroupent des organisations de producteurs et communautaires, et sont bien placés pour généraliser les pratiques durables.

Selon Kahiu, un tel changement pourrait avoir des conséquences profondes. « Soutenir les petits exploitants renforcera la sécurité alimentaire, protégera les moyens de subsistance et renforcera la résilience face au changement climatique », dit‑elle.

Pour les militants, les enjeux sont clairs. L’issue de cette mobilisation pourrait remodeler la manière dont la nourriture est produite à travers l’Afrique — déterminant non seulement l’avenir agricole du continent, mais aussi sa capacité à résister aux pressions croissantes du changement climatique.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika