Alors que l’Afrique accélère sa transition vers les énergies renouvelables, une menace silencieuse prend de l’ampleur : l’explosion du recyclage des batteries au plomb, souvent dans des conditions dangereuses, fait craindre une crise sanitaire majeure sur le continent.
Owino Uhuru, symbole d’un désastre durable
Dans le quartier d’Owino Uhuru, à Mombasa, les séquelles d’une pollution industrielle continuent de hanter les habitants, des années après la fermeture d’une usine de recyclage de batteries en 2014.
Installée en 2007 par Kenya Metal Refineries EPZ, une filiale d’un groupe indien, l’usine traitait des batteries au plomb destinées à l’export. Mais selon les riverains, ses activités ont laissé derrière elles un héritage toxique : sols contaminés, eau polluée et une vague de maladies graves.
Plus de 20 décès ont été associés à cette contamination. Et aujourd’hui encore, les victimes peinent à se relever.

« Ma vie n’a plus jamais été la même », confie Faith Muthama, 40 ans. « Je souffre encore de problèmes respiratoires et je ne peux plus accomplir certaines tâches. »
Comme elle, Alfred Ogulo, 70 ans, vit avec des séquelles irréversibles : lésions nerveuses, mobilité réduite et douleurs chroniques. « Je ne peux pas marcher sans canne », dit-il, évoquant les fumées toxiques inhalées pendant des années.
Une victoire judiciaire… mais des réparations en attente
En 2025, la Cour suprême du Kenya a accordé près de 12 millions de dollars d’indemnisation à environ 3 000 habitants dans le cadre d’un recours collectif — une décision historique.
Mais sur le terrain, les militants dénoncent un manque de suivi de l’État, laissant de nombreuses victimes sans soutien réel.
Le boom solaire, moteur d’un risque sous-estimé
La situation d’Owino Uhuru pourrait se répéter ailleurs. En cause : la montée en flèche des systèmes solaires hors réseau, essentiels pour combler le déficit énergétique africain.
Selon le Centre pour le développement mondial, cette expansion entraîne une hausse massive de la demande en batteries — et donc de leur recyclage.
Or, dans de nombreux pays africains, celui-ci se fait encore dans des conditions informelles, sans normes strictes ni équipements adaptés.
« Le recyclage sûr est coûteux, ce qui incite fortement à le faire de manière dangereuse », alerte le chercheur Lee Crawford.
Un poison invisible aux effets dévastateurs
L’exposition au plomb — ou saturnisme — est l’un des risques environnementaux les plus graves au monde. Elle provoque notamment : des lésions neurologiques, des retards de développement chez les enfants, des maladies chroniques à long terme.
Dans certaines régions d’Afrique et d’Asie du Sud, jusqu’à la moitié des enfants présenteraient des niveaux de plomb élevés dans le sang.
« C’est une menace silencieuse », résume Crawford. « Invisible, mais dévastatrice pour la santé et l’économie. »
Des solutions existent, mais restent inégales
Certains pays commencent à réagir. L’Afrique du Sud, par exemple, impose aux fabricants de batteries de gérer leur recyclage, instaurant une responsabilité élargie des producteurs.
Mais ailleurs, les chaînes d’approvisionnement restent floues, notamment lorsque les batteries sont importées.

Les experts appellent à renforcer les réglementations, structurer les filières de recyclage et responsabiliser les acteurs industriels à chaque étape.
Parallèlement, les bailleurs internationaux encouragent l’adoption de batteries lithium-ion, moins dangereuses — mais encore coûteuses pour de nombreux pays.
Une urgence sanitaire à ne plus ignorer
À Owino Uhuru comme dans d’autres zones exposées, la réalité est brutale : la transition énergétique, censée améliorer les conditions de vie, peut aussi devenir un piège sanitaire si elle n’est pas encadrée.
« Il est regrettable que l’État ait négligé de prioriser notre situation », déplore un habitant.
Sans action rapide, le continent risque de payer au prix fort le coût caché de son virage vers l’énergie propre.















