Génération piégée : comment les sachets de nicotine séduisent la jeunesse africaine
AFRIQUE
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Génération piégée : comment les sachets de nicotine séduisent la jeunesse africaineDes millions de jeunes à travers l'Afrique et au-delà sont attirés dans la dépendance à la nicotine par une nouvelle génération de produits : les sachets de nicotine.
Contrairement aux cigarettes, les sachets de nicotine — placés entre la gencive et la lèvre — libèrent de la nicotine / Others

Par Pauline Odhiambo

La première fois que Madalitso Phiri*, seize ans, a glissé un petit sachet blanc entre sa gencive et la lèvre supérieure, elle était assise au fond d’une classe de son école secondaire à Lilongwe. Un camarade de classe le lui avait passé, replié dans un coin de cahier, en chuchotant que c’était « juste quelque chose pour t’aider à te concentrer » avant les examens.

Madalitso, qui rêve de devenir infirmière, n’avait jamais fumé de cigarette de sa vie. Son père est mort d’une maladie pulmonaire liée au tabac quand elle avait onze ans, et le souvenir de sa toux rauque résonne encore dans leur petite maison.

Mais c’était différent. Le sachet avait un goût de menthe douce et de chewing‑gum. Il n’y avait pas de fumée, pas d’odeur, pas de cendres caractéristiques. En quelques minutes, une chaleur légère se répandit dans ses tempes. Elle se sentit alerte, presque euphorique.

C’était il y a six mois. Aujourd’hui, Madalitso utilise au moins huit sachets par jour. Entre les cours, elle s’excuse pour aller aux toilettes et en met un nouveau. La nuit, elle reste éveillée à convoiter la dose suivante. Le coût a épuisé l’argent que sa mère envoie pour le déjeuner. Ses notes ont chuté.

« Arômes “bonbon” »

« Je ne savais pas qu’une chose si petite pouvait me tenir comme ça, » confie‑t‑elle à TRT Afrika, en se tortillant les mains sur les genoux. « Ça ressemblait à des bonbons. Maintenant j’ai l’impression de ne pas pouvoir respirer sans ça. »

Madalitso fait partie des millions de jeunes en Afrique et dans le monde attirés par une nouvelle génération de produits : les sachets de nicotine. Contrairement au tabac traditionnel, ces petits sachets — placés entre la gencive et la lèvre — libèrent de la nicotine à travers la muqueuse buccale sans combustion. Ils contiennent généralement de la nicotine, des arômes, des édulcorants et d’autres additifs. Et ils se répandent à une vitesse alarmante.

Selon un nouveau rapport publié par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) avant la Journée mondiale sans tabac du 31 mai, les ventes au détail de sachets de nicotine ont atteint plus de 23 milliards d’unités en 2024, soit une hausse de plus de 50 % par rapport à l’année précédente.

Le marché mondial valait près de 7 milliards de dollars en 2025.

Pour autant, la régulation reste limitée ou totalement absente dans de nombreux pays.

L’OMS met en garde : les sachets de nicotine sont agressivement commercialisés auprès des adolescents et des jeunes par des emballages élégants et discrets, des arômes comme chewing‑gum et oursons gélifiés, du marketing d’influence sur les réseaux sociaux, et le sponsoring de concerts, festivals et événements sportifs.

Certains emballages imitent des bonbons ou des marques connues, augmentant le risque pour les jeunes enfants. Certains messages encouragent même une utilisation discrète dans les espaces publics et dans les lieux sans fumée.

« Petit buzz, envies fortes »

De l’autre côté de la frontière, au Kenya, Odhiambo Otieno*, vingt‑deux ans et étudiant universitaire, a découvert les sachets de nicotine par une autre porte : Instagram.

Un influenceur qu’il suivait — un jeune homme en tenue de créateur, appuyé contre une voiture de luxe lors d’un festival de musique — a posté une vidéo légendée : « Énergie propre. Pas de fumée. Pas d’odeur. Le futur est là. » L’emballage du produit était mat, noir et minimaliste. On aurait dit un accessoire de téléphone.

Odhiambo, étudiant en finance dans une université de Nairobi, a commandé sa première boîte en ligne. Elle est arrivée dans un colis non marqué.

« Je pensais que c’était un coup de pouce pour les études, » dit‑il. « Tout le monde cherche toujours un avantage. Le café me donne des tremblements. Ça donnait une impression de douceur, de contrôle. »

Mais en quelques semaines, il utilisait des sachets pendant les cours, lors des groupes d’étude, même à la bibliothèque où personne ne remarquait rien. Le buzz est devenu plus court. Les envies sont devenues plus fortes.

Un soir, Odhiambo a essayé d’arrêter. Il a jeté ses sachets restants dans une poubelle du campus. À minuit, il fouillait déjà les ordures pour les récupérer.

« C’est à ce moment que j’ai réalisé que je n’avais plus le contrôle, » déclare‑t‑il, grave.

Le rapport de l’OMS, le premier rapport mondial sur le sujet intitulé « Exposer les tactiques de marketing et les stratégies qui alimentent la croissance des sachets de nicotine », a été élaboré en réponse aux demandes de pays cherchant des orientations faisant autorité de la part de l’OMS sur les sachets de nicotine et la manière dont les gouvernements devraient réagir.

« L’utilisation des sachets de nicotine se répand rapidement, tandis que la régulation peine à suivre. Les gouvernements doivent agir maintenant avec des mesures fortes et fondées sur des preuves », indique le Dr Vinayak Prasad, chef d’unité de l’Initiative sans tabac de l’OMS.

Législations lâches

La nicotine elle‑même est fortement addictive et nocive, en particulier pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes dont le cerveau est encore en développement.

L’exposition à la nicotine pendant l’adolescence peut affecter le développement cérébral, notamment l’attention et l’apprentissage.

Une consommation précoce de nicotine augmente la probabilité d’une dépendance à long terme et l’utilisation future d’autres produits nicotinés ou du tabac. La consommation de nicotine augmente également le risque cardiovasculaire.

Sur l’ensemble du continent africain, les gouvernements s’efforcent de réagir.

D’après les données de l’OMS, environ 160 pays dans le monde n’ont pas de réglementation spécifique pour les sachets de nicotine.

Seulement 16 pays en interdisent totalement la vente, tandis que 32 pays les réglementent d’une manière ou d’une autre.

Parmi ceux‑ci, seulement 5 pays limitent les arômes, 26 restreignent la vente aux mineurs et 21 interdisent la publicité, la promotion et le parrainage.

Au Malawi, où vit Madalitso, il n’existe actuellement aucune réglementation spécifique concernant les sachets de nicotine.

Le pays dispose de lois de lutte contre le tabac en vertu du Tobacco Control Act de 2018, qui restreint le tabagisme dans les lieux publics et interdit la publicité pour le tabac, mais les sachets de nicotine tombent dans un vide réglementaire.

Le ministère de la Santé n’a pas encore émis de directives sur leur vente ou leur distribution. Les rapports de marché confirment que ces produits sont disponibles et utilisés dans le pays, circulant largement par des marchés informels sans vérification d’âge, sans avertissements sanitaires et sans taxation spécifique aux sachets de nicotine.

Au Kenya, pays d’Odhiambo, la situation est un peu plus avancée mais reste incomplète.

Le Tobacco Control Act de 2007 et ses amendements réglementent les produits nicotinés, et en 2022 le gouvernement a classé les sachets de nicotine comme produits du tabac, restreignant la vente aux mineurs et exigeant des avertissements sanitaires. Cependant, l’application est faible, les ventes en ligne prospèrent et les interdictions d’arômes n’ont pas été mises en œuvre.

Le marketing d’influence sur des plateformes comme Instagram et TikTok reste largement incontrôlé.

D’autres pays africains offrent une palette de réponses.

L’Afrique du Sud a proposé d’inclure les sachets de nicotine dans son nouveau projet de loi sur le contrôle des produits du tabac et des systèmes électroniques de délivrance, qui interdirait la plupart des arômes et exigerait un emballage neutre.

L’Agence nationale nigériane pour la gestion et le contrôle des aliments et des médicaments (NAFDAC) a émis des avertissements mais pas de règlements contraignants.

Le Ghana, le Sénégal et le Rwanda en sont à divers stades d’évaluation, tandis que des pays comme la Mauritanie et les Seychelles ont évolué vers des contrôles plus stricts.

Action urgente

Le rapport de l’OMS souligne que ces lacunes réglementaires ne sont pas un hasard. Les sachets de nicotine échappent souvent aux filets réglementaires précisément parce qu’ils sont nouveaux, chimiquement distincts du tabac traditionnel, et commercialisés comme des produits de « réduction des risques » ou de « style de vie » plutôt que comme des substances addictives.

« Les gouvernements constatent la diffusion rapide de ces produits, en particulier chez les adolescents et les jeunes ciblés agressivement par des tactiques trompeuses.

Ces produits sont conçus pour provoquer une dépendance et il est indispensable de protéger nos jeunes contre la manipulation de l’industrie, » précise le Dr Etienne Krug, directeur du Département des déterminants de la santé, de la promotion et de la prévention à l’OMS.

Les tactiques sont délibérées. Des emballages élégants et discrets permettent de dissimuler les sachets aux parents et aux enseignants.

Des arômes aux noms comme « Mango Tango », « Berry Blast » et « Spearmint Wave » masquent l’irritation de la nicotine.

Certains produits sont vendus en plusieurs niveaux de puissance commercialisés comme « débutants », « avancés » et « experts », avec des quantités de nicotine indiquées allant jusqu’à 150 milligrammes — bien au‑delà des niveaux connus pour provoquer la dépendance.

Un branding de style de vie aspirational associe les sachets à la liberté, à la sophistication et à la rébellion. Et les algorithmes des réseaux sociaux livrent ces publicités directement sur les téléphones des adolescents.

L’OMS exhorte les gouvernements à adopter une réglementation exhaustive couvrant tous les produits du tabac et de la nicotine, y compris les sachets de nicotine.

Les mesures recommandées comprennent des interdictions ou des restrictions strictes sur les arômes ; des interdictions de la publicité, de la promotion et du parrainage, y compris sur les réseaux sociaux et l’utilisation d’influenceurs ; des contrôles stricts de vérification de l’âge et de la vente au détail ; des avertissements sanitaires clairs et un emballage neutre ; des plafonds sur la quantité de nicotine autorisée ; une taxation pour réduire l’accessibilité et dissuader l’usage chez les jeunes ; une surveillance des modes d’utilisation et des tactiques de l’industrie ; et une application rigoureuse des politiques.

De retour à Lilongwe, Madalitso a commencé à parler à une conseillère scolaire. Elle n’a pas arrêté — pas encore — mais elle est passée de huit sachets à quatre. « Je dis maintenant à mes amies : si quelqu’un te tend quelque chose qui ressemble à un bonbon, demande ce qu’il y a dedans, » dit‑elle. « Personne ne me l’a dit. Je pensais être maline. »

À Nairobi, Odhiambo a rejoint un groupe de plaidoyer étudiant qui milite pour l’interdiction de la publicité pour les sachets de nicotine au Kenya. Il a récemment témoigné devant un comité de santé du comté.

« Je leur ai dit : ces sachets de nicotine ne nous donnent pas de l’énergie, ils nous donnent des chaînes, » affirme‑t‑il.

L’OMS exhorte les jeunes à reconnaître et à rejeter les tactiques de l’industrie visant à banaliser l’utilisation de la nicotine. Une action urgente et coordonnée aujourd’hui peut aider à protéger une nouvelle génération de la dépendance à la nicotine. Pour Madalitso et Odhiambo, cette action ne peut pas venir assez tôt.

« Je veux toujours devenir infirmière, » dit Madalitso, d’une voix basse, en regardant par la fenêtre du bureau de santé de son école. « Je ne savais pas qu’une chose si petite pouvait se mettre entre moi et ce rêve. »

*Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika