À quel point le projet de monnaie unique de la CEDEAO est-il réaliste ?
ÉCONOMIE
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À quel point le projet de monnaie unique de la CEDEAO est-il réaliste ?Le défi d'avoir une monnaie commune en Afrique de l’Ouest bute depuis des années sur le non-respect des critères de convergence, selon des experts. Le très faible niveau du commerce intra‑régional qui atténue la pertinence économique du projet.
Selon les analystes, les États membres n'ont pas réussi à respecter les principaux critères de convergence, notamment en raison de taux d'inflation disparates dans la région.

Depuis plus de trois décennies, l’idée d'une monnaie unique en Afrique de l'Ouest est resté au stade de rêve.

Les échéances se sont succédées, des déclarations politiques ont été faites et renouvelées, et pourtant l'Eco n'a toujours pas rejoint le porte‑monnaie de plus de 400 millions de personnes.

Les dirigeants régionaux affirment que l'Eco proposé vise à approfondir l'intégration régionale, stimuler le commerce intra‑africain et soutenir une croissance économique durable et inclusive, mais les négociations pour cette monnaie commune s'étirent depuis plus de 30 ans.

Le dernier engagement en date remonte au sommet de la CEDEAO en juillet en Sierra Leone, où des plans prévoyant l'introduction de l'Eco d'ici la fin 2027 ont été adoptés.

Le bloc envisage un déploiement progressif, autorisant d'emblée uniquement les pays répondant aux principaux critères de convergence économique, tels que l'inflation, la niveau de la dette et la stabilité monétaire.

Mais cette échéance sera‑t‑elle différente ?

Après de longues années de négociations, la plus forte probabilité de lancement de l'Eco avait eu lieu lors du sommet de la CEDEAO de 2019, quand un objectif ambitieux de lancement en 2020 avait été adopté. Mais cette échéance n'a jamais été respectée.

Le projet a plutôt buté sur une série d'obstacles, notamment des écarts économiques entre États membres, l'instabilité fiscale, des désaccords politiques, des coups d'État militaires et les perturbations causées par la pandémie de Covid‑19.

Les analystes soulignent cependant que les difficultés de l'Eco préexistaient à la pandémie et aux coups d'État.

Pour le Dr Muda Yusuf, directeur général du Centre pour la Promotion de l'Entreprise Privée du Nigeria (CPPE), une gouvernance économique déficiente est au cœur du problème.

Obstacles récurrents

Parmi les préoccupations majeures figure la question de savoir si les membres de l'Union économique et monétaire ouest‑africaine (UEMOA), qui utilisent actuellement le franc CFA, feront partie de la première phase.

La Guinée a déjà indiqué qu'elle ne participerait pas au projet de monnaie unique de la CEDEAO.

Les analystes estiment que les États membres n'ont pas respecté les principaux critères de convergence, notamment des taux d'inflation différents à travers la région, des niveaux d'endettement public divergents et l'incapacité des gouvernements à maintenir les déficits budgétaires dans les limites convenues.

« Les critères clés de convergence impliquent que les États membres assurent de faibles taux d'inflation, des déficits soutenables, des niveaux d'endettement soutenables et une cohérence des politiques budgétaires et monétaires. Les gouvernements doivent faire preuve de discipline dans la gestion macroéconomique », explique Yusuf.

« Nous n'avons pas vu cela dans la plupart des pays de la sous‑région. La convergence macroéconomique et les questions monétaires exigent stabilité et cohérence des politiques, et cela n'existe toujours pas. »

Les analystes soulignent également la diversité des régimes de change dans la région. Alors que plusieurs pays opèrent sous le système du franc CFA, d'autres conservent des monnaies nationales indépendantes telles que le naira nigérian, le cedi ghanéen, le dalasi gambien, le dollar libérien, le franc guinéen, le leone sierra‑léonais et l'escudo cap‑verdien.

Le défi de fusionner des systèmes monétaires aussi diversifiés en un cadre unique reste considérable.

Les questions relatives à la gouvernance d'une future banque centrale régionale, aux droits de vote et aux structures de décision demeurent sans réponse.

Nouvelles pressions

Peut‑être que l'obstacle le plus important aujourd'hui tient à l'évolution du paysage politique au sein même de la CEDEAO.

Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de l'organisation à la suite de différends sur les sanctions imposées après des coups d'État militaires a soulevé des questions sur la cohésion régionale, à un moment où une intégration plus approfondie serait nécessaire.

« Alors, comment communiquer ? » demande Yusuf. « Comment discuter quand vous avez des idéologies politiques fragmentées et des leaderships politiques fragmentés au sein de la sous‑région ? Il y a une question d'unité elle‑même. Si vous avez ce type de fragmentation, comment obtenir l'engagement de toutes les parties prenantes ? »

Ces départs ont créé une incertitude sur la forme future de la coopération régionale et sur la possibilité qu'une union monétaire réussisse sans la participation de pays qui furent autrefois centraux dans le projet.

Le 2027 peut‑il être différent ?

Malgré les défis, des analystes comme Fidel Amakye Owusu, expert ghanéen en géopolitique et sécurité, estiment qu'il existe des raisons pour que la dernière échéance gagne en crédibilité par rapport aux tentatives précédentes.

« En ce qui concerne l'adoption d'une monnaie, il faut l'envisager davantage comme un processus progressif qu'un événement ponctuel », dit Owusu.

« Les dirigeants africains deviennent plus radicaux dans la manière dont ils veulent opérer des changements et se montrent de plus en plus indépendants et originaux dans leur pensée. En poursuivant davantage le nationalisme des ressources, ces ressources peuvent garantir de telles monnaies pour les renforcer, pour les rendre significatives tant dans le commerce local qu'international. »

Les préoccupations croissantes concernant la dépendance aux monnaies étrangères et une poussée renouvelée pour l'intégration commerciale régionale ont renforcé le soutien politique en faveur de l'Eco.

Ses promoteurs soutiennent qu'une monnaie commune pourrait réduire les coûts de transaction, faciliter le commerce transfrontalier et accroître le pouvoir de négociation économique de l'Afrique de l'Ouest.

À bien des égards, l'argument politique en faveur de l'Eco peut être aujourd'hui plus fort qu'à n'importe quel moment de la dernière décennie.

Cependant, les réalités économiques restent tenaces.

De nombreux États membres continuent de lutter contre une inflation élevée, des charges de dette croissantes et des déficits fiscaux. Les objectifs de convergence qui ont à plusieurs reprises fait échouer les plans de lancement restent difficiles à atteindre, tandis que les divisions politiques au sein de la région se sont accentuées.

Pour cette raison, les analystes appellent à la prudence quant à l'objectif 2027.

« Je ne suis pas très optimiste car il existe tout un ensemble de problèmes structurels, politiques et de gestion économique et de gouvernance économique dans la plupart des pays de la sous‑région », déclare Yusuf.

La question centrale n'est peut‑être plus de savoir si la CEDEAO peut matériellement introduire une nouvelle monnaie dans les deux prochaines années.

Il s'agit plutôt de savoir si les États membres parviendront enfin à la discipline économique, à la coordination des politiques et à l'unité politique dont chaque échéance précédente était dépourvue.

« Quelle part du commerce se déroule au sein de la sous‑région ? » demande Yusuf.

« Contrairement à ce qui se passe dans l'UE, le pourcentage du commerce total qui est du commerce intra‑régional est d'à peine 15 % ou 20 %. S'il n'y a pas beaucoup de commerce au sein de la sous‑région, quelle est alors l'utilité d'une monnaie commune ? »

L'histoire de l'Eco montre que fixer une date de lancement n'a jamais été la partie la plus difficile. Créer les conditions nécessaires à une union monétaire réussie reste l'enjeu le plus ardu.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika