Par Firmain Eric Mbadinga
Le Sénégal, le pays de la Téranga, importe encore 70 % à 80 % de son riz chaque année, ce qui constitue un gros boulet dans sa marche vers une autosuffisance alimentaire.
Au premier trimestre de 2025, la facture de ces importations en riz a gravité autour des 200 milliards de FCFA.
Ce chiffre révèle que, d'une certaine façon, le "thiep" (terme wolof pour le riz), tout en étant un plat qui contribue à la renommée du pays, n'est pas vraiment du riz sénégalais.
En effet, si la recette est bel et bien du pays de la Teranga, les grains de riz qui constituent l'élément principal viennent très souvent d'Inde, du Pakistan, de Thaïlande ou de Chine.
Pour ne plus donner l'impression que les milliers de restaurateurs de Dakar, de Saint-Louis ou de Thiès travaillent pour un système économique qui a pour maîtres des acteurs étrangers, une dynamique de culture de riz locale a été lancée depuis plusieurs décennies et s'active de plus en plus pour atteindre une production qui permette au riz sénégalais de prendre toute sa place dans l'assiette du consommateur.
Depuis le début des années 2000, notamment, des régions telles que Saint-Louis, Sédhiou, Kolda, Ziguinchor, Matam, Kédougou ou encore Tambacounda ont vu le nombre de leurs riziculteurs augmenter avec une présence de plus en plus grande des pouvoirs publics et des partenaires techniques et financiers à leurs côtés.
C'était en quelque sorte la rue vers l'or blanc. Néanmoins, malgré ces efforts de production de riz localement, un autre élément, en plus de la quantité, en défaveur du riz made in Sénégal. Cet élément, c'est son goût, qui pose donc le problème de la qualité gustative et culinaire du riz local.
Coumba Sall, une restauratrice du quartier Médina de Dakar, est très catégorique sur le sujet. Elle, comme ses clients, apprécie plus le riz importé.
Si certaines le disent avec fioritures, Coumba, elle, ne mâche pas ses mots.
"En près de 15 ans dans la restauration, je puis vous dire que je connais les choix et les sensibilités des consommateurs. Lorsque je prépare le riz importé, mes plats sont vite vendus et j'ai des retours positifs. À l'inverse, quand il m'arrive de préparer le riz produit au Sénégal, mes plats n'ont pas le même succès", confie Coumba Sall sous le regard de certains de ses clients qui acquiescent entre deux bouchées de riz au poulet( le Thiebou Guinar).
La dame ajoutera, parmi les autres difficultés avec le riz local, le fait que pour bien le préparer, il faut trois fois plus de temps afin de le nettoyer, qu'il met un peu plus de temps au feu, qu'il requiert plus d'eau et, selon elle, qu'il faut une maitrise encore plus grande de l'art culinaire pour lui donner du goût.
Afin de vérifier cette idée relative au gout du riz local, nous avons questionné d'autres personnes, dont Patrick Ndong, un Camerounais qui vit à Dakar.
"Sans vouloir frustrer les riziculteurs locaux, je me dois d'être honnête. Le riz local m'a occasionné des formes sévères de constipation. Peut-être est-ce moi qui n'avais pas su comment le préparer, mais depuis je n'ai pas retenté l'expérience, confie-t-il à TRT Afrika.
Si Patrick semble craindre que son jugement soit mal perçu, il n'en demeure pas moins vrai que ce qu'il dit est fondé.
En 2026, l'ISRA, l'Institut sénégalais de recherches agricoles, qui est un des acteurs stratégiques qui accompagne les riziculteurs dans leur mission de production, reconnaissait en effet que la qualité du riz produit au Sénégal a encore quelques carences de qualité.
Dans une note intitulée : "Le choix du riz au Sénégal : quand l’apparence, le goût et l’origine comptent plus que le prix", des experts admettent que "le riz importé parfumé est largement préféré (61 %), notamment pour son apparence, son goût, sa conservation après cuisson et sa facilité de préparation, nécessitant peu d’eau et d’huile et restant stable après plusieurs heures. Les variétés locales Sahel 177 et Sahel 108 suivent (25 % et 24 %), appréciées surtout pour leur origine locale et leur goût, bien qu’elles soient moins faciles à cuire, plus sèches après cuisson et parfois irrégulières en qualité (propreté et décorticage)."
Cette note de l'ISRA l'implique lui-même à double titre car, pour ce cas précis, l'institut est dans une certaine mesure juge et partie. Dans son rôle d'appui technique auprès des riziculteurs, l'ISRA prend à bras le corps le challenge de la qualité du riz produit au Sénégal.
Omar Ndaw Faye est docteur en agronomie et membre de l'ISRA. Les questions liées à la qualité et à la produit du riz au Sénégal, il les connaît aussi bien qu'une bonne restauratrice maîtrise ses ustensiles de cuisine.
Afin de contribuer à l'amélioration du riz, une stratégie a été mise en place par l'ISRA.
Cette stratégie repose sur les 6 piliers suivants :
1. Sélectionner des variétés adaptées aux différentes zones agro-écologiques avec des caractéristiques de préférence du marché
2. Conserver et produire les premiers niveaux de semences
3. Produire des semences de prébase conformément à la demande
4. Développer des technologies durables pour une pratique de riziculture adaptée au changement climatique
5. Renforcer les capacités des conseillers agricoles, producteurs sur les bonnes pratiques de production du riz
6. Encadrer les étudiants dans des travaux de recherche.
Le dernier mot du 6ᵉ pilier est comme une clef de voûte pour ce défi.
C'est grâce à la recherche scientifique que des variétés de riz plus résistantes aux maladies ont été créées en Occident et en Asie.
C'est aussi la recherche qui a permis de sélectionner les terres adaptées aux différentes semences ou encore d'enrichir les terres sur lesquelles lesdites semences sont enfouies avant d'être exportées en produits manufacturés à travers le monde, générant des milliards d'entrées à leurs producteurs.
L'Afrique importe en moyenne 20 millions de tonnes de riz par an.
Au Sénégal, les chercheurs sont à pied d'œuvre pour développer des technologies rizicoles durables sur la gestion de la fertilisation, les techniques de gestion de l’eau, la gestion des ravageurs, la gestion des mauvaises herbes, et renforcer la mécanisation.
" Actuellement la santé est intégrée dans toutes les approches de développement de nouvelles technologies, nous avons des projets dans le cadre de 'One Health'. Nous avons développé des variétés moins exigeantes en huile et en eau lors de leur cuisson et très digestes. Les risques environnementaux sont bien étudiés avant la proposition de nouvelles pratiques agricoles développées", explique le Dr Omar Ndaw Faye.
Ses équipes et lui travaillent aussi sur des gammes de variétés aromatiques qui souvent très bien appréciées par les consommateurs et qui nécessitent des semences certifiées.
La qualité de ce type de variétés aromatiques en fait un premier choix pour les oiseaux que les riziculteurs doivent donc tenir à distance de leurs champs.
La fertilisation organo-minérale des terres rizicoles n'est pas en reste. L'initiative devrait permettre une meilleure gestion des sols arables.
Cette option exige quant à elle des engrais organiques de qualité en grande quantité, ce qui n'est pas souvent le cas au Sénégal.
Par le passé, les pouvoirs publics ont financé de nombreux projets qui ont toujours nécessité l'alignement de la ressource humaine, des terres, des financements et de la science.
Ces différents éléments doivent être disposés de façon intelligente, objective et équilibrée afin d'atteindre l'objectif de production de riz en quantité et en qualité satisfaisante.
"En fait beaucoup d’efforts ont été faits en termes de subvention des semences, intrants agricoles, équipement et matériel agricole, réfection d’aménagements hydro-agricoles…cependant avec l’impact des changements climatiques, la rentabilité des systèmes d’exploitation et la mauvaise régulation des importations ont fait stagner voir baisser les productions rizicoles qui ne couvrent que près de 32% de la demande du total des productions et importations en riz blanc de 2009à 2024," complète le Dr Faye.
Le Sénégal, c'est au moins 18 millions d'habitants, un chiffre qui donne l'ampleur du chantier en matière de production de riz local.
Si les efforts et les stratégies mis en place par les acteurs du secteurs se révèlent fructueux au fils du temps il ne fait aucun doute que cela créera plus d' emplois, plus de richesse. Sans évoquer la possibilité d’une exportation dans une dynamique d'inversion de la balance commerciale dans ce secteur.



















