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Tchad-France: qui a le plus besoin de l’autre?
Vingt mois après avoir renvoyé les soldats français, N’Djamena a signé avec Paris une déclaration d’intention sur la défense. Le Tchad revient vers son ancien partenaire, mais c’est lui qui pose désormais les conditions.
Tchad-France: qui a le plus besoin de l’autre?
Évincée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la France cherche à retrouver un accès au Sahel par le Tchad.

Le 13 octobre, Emmanuel Macron a reçu à l’Élysée le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. Leurs ministres de la Défense ont signé le même jour une déclaration d’intention pour relancer la coopération militaire entre les deux pays. Les derniers soldats français avaient quitté le Tchad près de vingt mois plus tôt.

Il y a moins de deux ans, ce même pouvoir demandait à l’armée française de plier bagage. Le voilà de retour à la table des négociations sur la défense avec Paris. La France, sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger, a besoin de retrouver un accès à la région. Le Tchad, entouré de crises, cherche qui pourra combler les lacunes de son dispositif. Lequel des deux a le plus à gagner ?

La rencontre d’octobre faisait suite à d’autres. Les deux présidents s’étaient vus fin janvier à Paris, puis en mai à Nairobi, et l’on parlait dès janvier de relancer la relation sur la base d’intérêts mutuels. La déclaration signée à l’Élysée est l’aboutissement de plusieurs mois de discussions menées loin des caméras.

D’Épervier à la rupture

L’opération Épervier, lancée en 1986, a installé l’armée française au Tchad pour près de trois décennies. Quand Barkhane a pris le relais en 2014, c’est encore à N’Djamena que Paris a placé son commandement.

Il suffit de regarder la carte. Le Tchad se trouve au milieu d’un espace qui va du sud de la Libye à l’ouest du Soudan, et de la Centrafrique à la frontière du Niger. On voit mal meilleur poste pour surveiller les groupes armés de la région.

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Cette présence a aussi protégé le pouvoir en place. En 2008, alors que des rebelles marchaient sur N’Djamena, la France a fourni du renseignement et un appui logistique au président Idriss Déby. Selon ses détracteurs, la France soutenait indirectement le régime, et la souveraineté du pays est devenue un sujet de débat public.

N’Djamena a mis fin à l’accord de défense le 28 novembre 2024, à la surprise de Paris. Le dernier des quelque mille soldats français est parti le 30 janvier 2025. Déby jugeait l’accord d’un autre temps et voulait que le Tchad décide seul de sa sécurité. Contrairement aux pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), le Tchad n’a toutefois jamais rompu ses liens diplomatiques et économiques avec la France.

Politiquement, le geste a porté ses fruits. Sur le terrain, tout restait à faire. Désormais, le Tchad allait assurer sans le soutien français la surveillance du ciel, l’évacuation des blessés et le ravitaillement des postes éloignés. On proclame l’indépendance en un jour, alors qu’il faut des années pour bâtir les institutions qui la rendent réelle.

Un voisinage sans répit

Le départ des Français n’a eu aucun impact, ni positif ni négatif, sur les menaces qui entourent le pays. La guerre au Soudan déborde sur sa frontière orientale, l’instabilité libyenne pèse au nord et, à l’ouest, les groupes armés du lac Tchad harcèlent l’armée.

Le 4 mai, une attaque attribuée à Boko Haram contre une position militaire sur l’île de Barka Tolorom a tué au moins 23 soldats tchadiens et en a blessé 26. L’armée dit avoir repoussé l’assaut et infligé de lourdes pertes aux assaillants. Chaque raid de ce genre rappelle les capacités du pays en matière de renseignement et d’intervention rapide.

Le Soudan pèse aussi d’une autre façon. D’après le HCR, le Tchad comptait fin juillet environ 1,56 million de réfugiés et de demandeurs d’asile, dont plus de 940 000 arrivés du Soudan depuis avril 2023. Autour du lac Tchad, quelque 219 000 personnes ont dû quitter leur foyer.

Rien d’étonnant à ce que Déby rouvre la porte à un ancien partenaire. Il ne la ferme pas aux autres pour autant. Depuis quelques années, N’Djamena achète des drones en Türkiye, reçoit un soutien financier des Émirats arabes unis et garde le contact avec Moscou. L’armée de l’air tchadienne aurait été aperçue en avril 2024 avec des drones Aksungur, après avoir acquis trois avions d’attaque légère Hürkuş-C et deux drones ANKA. Chaque partenaire apporte quelque chose de précis, et un drone de surveillance ne fait pas le travail d’un hélicoptère ou d’un avion de transport.

Le Tchad voudrait aussi fabriquer une partie de ce dont il a besoin. Il a créé en août une société publique, Sahel Défense Industrie, chargée de développer la production locale de matériel militaire et les compétences techniques. Entre la naissance d’une entreprise et la sortie des premières pièces d’usine, la route sera longue. On devine pourtant ce que N’Djamena attend désormais de ses partenaires, y compris de la Türkiye : des transferts de technologie, de la formation et de la maintenance plutôt que de simples ventes.

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Pour Déby, multiplier les fournisseurs revient à réduire le prix politique de la dépendance envers chacun d’eux. Je ne vois pas de regret dans ce retour vers Paris. Le Tchad ajoute une carte à son jeu et entend peser plus qu’autrefois sur les termes de la coopération.

Ce que Paris cherche à retrouver

Côté français, la sécurité n’explique pas tout. Depuis son expulsion du Mali, du Burkina Faso et du Niger, l’armée française a perdu la quasi-totalité de ses moyens d’action au Sahel. Le Tchad n’appartient pas à l’Alliance des États du Sahel (AES) et n’a jamais rompu avec Paris. C’est la capitale où la France a le plus de chances de reprendre pied.

L’Élysée affirme que la coopération sécuritaire avait repris début 2026 pour la formation, l’équipement et le partage de renseignements. Un officier supérieur tchadien a indiqué à l’AFP que des officiers de renseignement français travaillaient à N’Djamena et qu’un avion de surveillance français volait au-dessus de la zone frontalière du lac Tchad.

Le Monde, citant des sources militaires tchadiennes, rapporte qu’une vingtaine de militaires français forment depuis l’été des unités tchadiennes à Moussoro et à Massaguet. Parmi les soldats formés figurent des éléments de la Force d’intervention rapide, qui participe à la protection du président. Paris n’a pas confirmé ces informations. La France envisagerait aussi de livrer deux hélicoptères et un avion de transport militaire, sans qu’aucune décision soit prise à ce stade.

Selon l’Élysée, la déclaration du 13 octobre organise la coopération dans les domaines de la formation, de l’expertise, de l’industrie et de la technologie. Ce cadre viserait à aider les forces tchadiennes à développer leurs capacités dans des domaines innovants. Le dispositif mobilise peu d’hommes et se voit peu, ce qui le rend aussi moins coûteux. Paris sait sans doute que rouvrir les anciennes bases à l’identique provoquerait un rejet immédiat. Censées garantir la sécurité, ces bases avaient fini par devenir la cible favorite de la contestation antifrançaise.

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Sur le plan économique, c’est N’Djamena qui fixe les priorités. Le 25 septembre, un forum d’affaires organisé à Paris avec MEDEF International a réuni environ 250 entreprises tchadiennes et françaises autour des priorités définies par le Tchad. L’objectif était de mobiliser des financements pour le plan "Tchad Connexion 2030", qui prévoit près de 30 milliards de dollars d’investissements. Les participants au forum ont signé des protocoles d’accord portant notamment sur un projet de port sec à Toukra et la construction de centres de santé, mais leurs montants n’ont pas été dévoilés. N’Djamena évaluera cette coopération à l’aune des chantiers effectivement lancés sur le terrain.

Les conditions de N’Djamena

À Bamako, Ouagadougou et Niamey, on suivra ce rapprochement avec attention. Certains y verront une tentative de Paris de revenir dans la sécurité régionale par la porte tchadienne. N’Djamena, elle, tire parti de sa capacité à parler avec tout le monde.

Ankara a également des raisons de suivre la situation de près. La coopération de défense de la Türkiye en Afrique se concentre sur la formation technique et le renforcement des capacités, mais le Tchad est désormais un partenaire qui a diversifié ses options. Il convient de souligner qu’un accord de coopération dans le domaine de l’industrie de défense a été signé entre la Türkiye et le Tchad en 2017. En fin de compte, ce sont les résultats sur le terrain qui comptent. Plus l’armée tchadienne sera capable de maintenir un système opérationnel et bien entretenu sur la durée, plus le partenariat avec le pays qui le fournit prendra de la valeur. Le retour des Français ne change rien à cette équation.

Au Tchad même, tout le monde n’applaudit pas. Le 13 octobre, le parti d’opposition Tchad Uni a publié un communiqué demandant que les accords avec la France respectent les droits humains, les principes démocratiques et la transparence, sans faire passer les intérêts des Tchadiens au second plan. Le gouvernement avait présenté le départ des soldats français comme un acte de souveraineté. Pour rester crédible, il lui faudra dire publiquement ce que contient le nouveau partenariat et laisser les institutions le contrôler.

Le texte signé le 13 octobre n’est pas un accord de défense complet, et personne n’a annoncé de base permanente. Nul ne peut dire si Paris regrette d’être parti. On voit en revanche la France chercher à retrouver ce qu’elle a perdu, et Déby conserver une marge de négociation dont il ne disposait pas lorsque les soldats français étaient stationnés sur son sol. Des équipes de formation réduites et un appui en renseignement pourraient remplacer les bases fermées l’an dernier. Jusqu’où ira ce retour ? C’est à N’Djamena qu’on en décidera.

Avertissement : les opinions exprimées par l'auteur ne reflètent pas nécessairement les points de vue, opinions et lignes éditoriales de TRT Afrika.