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Débats
AFRIQUE
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La résistance silencieuse de la filière du karité face au terrorisme dans le nord du Bénin
Dans le nord du Bénin, les femmes qui transforment les noix de karité en beurre sont elles aussi en première ligne dans la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme. Tout comme les soldats.
La résistance silencieuse de la filière du karité face au terrorisme dans le nord du Bénin
Selon les analystes, l'importance du beurre de karité réside moins dans sa valeur marchande que dans ce qu'il symbolise : la résilience. / AP

Le nord du Bénin n’est plus cette région tranquille que le Sud regardait comme une périphérie éloignée, utile pour les cartes administratives et les discours sur la stabilité.

Il devient une zone test. Un lieu où se mesure, à pas feutré, la capacité d’un État côtier à empêcher que la rhétorique sahélienne de la peur, de l’usure et de l’enracinement progressif ne s’installe dans ses campagnes.

L’attaque du 4 mars contre la position de Kofounon, près de Karimama, qui a coûté la vie à 15 soldats béninois, a brutalement accéléré cette prise de conscience.

Ce qui se joue dans le département de l’Alibori dépasse donc la seule question sécuritaire. Il s’agit d’une bataille pour la présence, pour la confiance, pour les débouchés économiques et pour l’idée même d’avenir.

Vu de loin, le sujet peut sembler modeste. Des femmes transforment des noix de karité en beurre. Des coopératives se structurent. Des réseaux locaux s’entraident. Or, c’est précisément là que réside la profondeur politique du moment.

Dans les zones exposées à la montée du terrorisme, la question décisive n’est jamais été uniquement celle des armes.

Elle tient à ceci: qui donne une raison de rester, de travailler et de croire qu’une vie ordinaire vaut encore d’être protégée ?

Lorsque cette réponse tarde, d’autres acteurs s’avancent. Lorsqu’elle prend forme, même humblement, la société fabrique ses propres anticorps.

Un front discret, mais déjà bien réel

Après l’attaque de Kofounon, il est devenu impossible de soutenir que le Bénin ne ferait que subir des secousses périphériques.

Dans l’espace frontalier Niger-Bénin-Nigeria, les violences liées aux groupes terroristes ont progressé de 90 % entre 2024 et 2025, avec plus de 1 000 morts selon les données reprises par les différents médias.

Le problème n’est donc plus l’éventualité d’un débordement. Le débordement a déjà commencé.

Cette progression n’obéit pas à une logique spectaculaire de conquête territoriale. Elle avance par infiltration, par adaptation et par un fin grignotage des marges sociales.

Le Global Terrorism Index 2026 rappelle d’ailleurs une donnée trop peu commentée : plus de 40 % des attaques terroristes recensées dans le monde entre 2007 et 2025 ont eu lieu à moins de 50 kilomètres d’une frontière.

Dans le cas béninois, cette réalité est encore plus parlante, car le complexe W-Arly-Pendjari sert de profondeur stratégique à des groupes qui ont compris qu’en Afrique de l’Ouest côtière, la prise d’influence ne commence pas forcément par les capitales.

Elle commence par l’enracinement patient dans les périphéries mal servies, mal protégées et mal reliées à l’État.

Le plus inquiétant se situe peut-être ailleurs.

Cette poussée sécuritaire se produit alors que le débat public béninois s’oriente vers des réponses de court terme.

La campagne présidentielle a déjà mis en avant la création de polices municipales dans les villes frontalières.

La proposition traduit une prise de conscience tardive. Elle dit aussi quelque chose de plus profond: l’État central reconnaît implicitement que la maille nationale, à elle seule, ne suffit plus à rassurer le nord.

C’est un aveu de tension, pas encore une doctrine.

Le karité comme digue sociale

C’est ici qu’intervient le karité. Pas comme folklore économique, encore moins comme anecdote de développement.

Dans le nord béninois, 3 600 femmes réunies en 120 coopératives construisent quelque chose de bien plus important qu’un revenu d’appoint. Elles rebâtissent de la prévisibilité dans des territoires où la peur cherche à dérégler les rythmes les plus simples de la vie quotidienne.

Le fait qu’elles attendent désormais le lever du jour avant d’aller aux champs, de crainte de croiser des inconnus, dit tout.

La menace agit d’abord sur le temps, sur les gestes, sur la circulation. Produire, se déplacer, vendre et se réunir deviennent des actes politiques.

Le mérite de ces coopératives ne tient pas seulement à l’argent généré. Il réside dans l’architecture sociale qu’elles entretiennent.

Accès au crédit, mutualisation du matériel, formation, standardisation de la qualité, élargissement du marché: tout cela renforce l’autonomie des femmes et, par ricochet, la stabilité des foyers.

Dans l’ensemble ouest-africain du karité, la filière peut représenter jusqu’à 12 % du revenu des ménages et jusqu’à 32 % de la trésorerie disponible pendant la saison creuse.

Une telle donnée éclaire le cas béninois sous un autre angle. Une société ne bascule pas seulement parce qu’elle est pauvre. Elle bascule lorsque la pauvreté se combine à l’humiliation, à l’isolement et à l’absence d’horizon.

À Banikoara, le karité agit comme un lien. Il fait circuler une autre promesse que celle des groupes terroristes. Là où ces derniers offrent une appartenance sous contrainte, les coopératives offrent une utilité sociale reconnue. Là où la violence sème la suspicion, elles réapprennent la coopération.

Il faut prendre ce point très au sérieux.

Le rapport 2026 de l’IEP souligne qu’en Afrique subsaharienne, une large part des recrues interrogées cite soit les abus des forces de sécurité, soit l’absence d’emplois comme facteur décisif de basculement vers l’extrémisme violent.

Cette double donnée change la lecture du problème.

Elle signifie qu’aucune réponse purement militaire ne peut tenir dans la durée si elle laisse intactes deux blessures: la brutalisation du rapport à l’État et le vide économique.

Le karité, dans ce contexte, n’est pas un supplément d’âme. C’est déjà une politique de prévention enracinée dans le réel.

Ce que les armes ne fabriquent pas

Les États confrontés à la montée du terrorisme commettent souvent la même erreur. Ils croient que la sécurisation du territoire suffit à restaurer la légitimité.

En réalité, une zone peut être patrouillée sans être gouvernée. Elle peut être quadrillée sans être intégrée. Elle peut même être militairement défendue tout en demeurant socialement vacante.

C’est précisément dans cet intervalle que les groupes terroristes prospèrent.

Le Bénin le sait déjà.

Les tensions régionales, les soupçons croisés et la fragmentation de la coopération sahélienne compliquent le verrouillage frontalier, tandis que la région entière entre dans une nouvelle phase de réagencement sécuritaire.

Dans le Nigeria voisin, Washington a relancé un appui en renseignement et en drones MQ-9 au profit des forces nigérianes.

Dans l’espace sahélien, les États de l’AES poursuivent leur logique de coordination propre.

Or cette montée en gamme sécuritaire ne répond pas à la question essentielle: comment empêcher qu’un jeune du nord du Bénin finisse par considérer le groupe terroriste comme plus lisible que l’administration, plus présent que l’école et plus utile que le marché officiel ?

Pour Ankara aussi, qui défend depuis plusieurs années une lecture associant sécurité, développement local et souveraineté africaine, le cas béninois rappelle qu’aucune architecture régionale ne tient sans ancrage social.

La véritable riposte commence lorsque l’État cesse d’apparaître comme une silhouette lointaine qui surgit après les attaques pour compter les morts, promettre des renforts puis repartir vers le sud.

Elle commence lorsque l’État devient un acteur visible de la vie quotidienne: route praticable, radio locale crédible, crédit accessible, justice de proximité, médiation foncière, débouchés pour les productions locales et protection sans humiliation.

À ce titre, les expériences décrites à Banikoara comptent davantage qu’il n’y paraît. Elles montrent qu’une économie locale bien organisée peut produire de la solidarité et que cette solidarité, dans les zones frontalières, vaut parfois autant qu’un poste avancé.

Le nord du Bénin, miroir d’une leçon africaine

L’erreur occidentale la plus fréquente consiste à regarder ces espaces comme des terrains à stabiliser depuis l’extérieur. La leçon venue du nord béninois dit exactement l’inverse.

Ce qui résiste le mieux à la montée du terrorisme n’est pas toujours ce qui frappe le plus fort. C’est ce qui relie le plus durablement. C’est ce qui maintient une société debout avant même que l’ennemi n’entre au village. C’est ce qui donne une forme matérielle à la dignité.

Le karité ne vaincra pas, à lui seul, les groupes terroristes. Personne de sérieux ne le prétend.

Mais il révèle une vérité stratégique que trop d’approches sécuritaires continuent d’ignorer: dans les périphéries africaines exposées à l’extrémisme, la résilience commence rarement dans les casernes.

Elle commence dans les champs, dans les marchés, dans les ateliers, dans les coopératives, dans les radios et dans les cercles de confiance. Autrement dit, là où une communauté décide que la peur ne gouvernera pas seule.

Si Cotonou veut éviter que le nord du pays ne devienne un simple prolongement du désordre sahélien, il lui faudra comprendre cela vite.

La bataille qui s’annonce ne portera pas seulement sur le contrôle des pistes ou la neutralisation des cellules terroristes. Elle portera sur la capacité de l’État béninois à protéger sans écraser, à investir sans abandonner et à écouter sans attendre la prochaine attaque.

Dans cette lutte, le beurre de karité pèse moins par sa valeur marchande que par ce qu’il signifie. Il dit qu’une société peut encore produire ses propres digues.

La suite logique serait désormais d’intégrer les coopératives de karité dans une stratégie nationale de prévention de l’extrémisme violent, afin que l’économie locale cesse d’être perçue comme une question sociale secondaire et soit enfin traitée comme un pilier de sécurité publique.

L'auteur Göktuğ ÇALIŞKAN est chercheur en relations internationales.

Clause de non‑responsabilité : les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement les points de vue, opinions et politiques éditoriales de TRT Afrika.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika