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Débats
AFRIQUE
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Pourquoi prédire l’avenir ne suffit pas en Afrique ?
Passer de la prévision de l’avenir à la compréhension de la manière dont nous pouvons réellement le transformer est l’une des idées les plus importantes du développement moderne. L’Afrique n’a pas seulement besoin de meilleures prévisions.
Pourquoi prédire l’avenir ne suffit pas en Afrique ?
Selon les économistes, l'Afrique n'a pas seulement besoin de meilleures prévisions pour l'avenir.

Par Kweku Opoku-Agyemang

Nous cherchons à tout prédire : les conditions météorologiques, les risques de maladie, les résultats scolaires et bien d’autres choses encore. L’intelligence artificielle (IA) a accéléré cette tendance en repérant des tendances dans d’immenses volumes de données et en les exploitant pour produire des prévisions de plus en plus sophistiquées.

Mais une question reste sans réponse lorsque l’on se contente de prédire :

Savoir ce qui va se produire est une chose. Comprendre ce qui se passe lorsque nous intervenons en est une autre.

Cette distinction est particulièrement importante pour l’Afrique, où le développement ne consiste pas simplement à comprendre ce qui est susceptible de se produire, mais aussi à agir pour que les choses évoluent dans le bon sens.

Imaginez une ville où les ventes de parapluies et les accidents de la circulation augmentent tous deux les jours de pluie. Le fait que ces deux phénomènes se produisent au même moment ne signifie pas que l’un est à l’origine de l’autre. De toute évidence, les parapluies ne sont pas responsables de la plupart des accidents. C’est la pluie qui influe sur les deux phénomènes.

La leçon semble évidente. Pourtant, dans le domaine du développement, les choses sont souvent moins claires : deux phénomènes peuvent évoluer de concert pour des raisons bien réelles, sans que l’un soit la cause de l’autre. La question la plus difficile consiste à déterminer ce qui se passe lorsque l’on modifie effectivement l’un de ces facteurs.

Dans le domaine du développement, les corrélations sont omniprésentes. Les pays qui investissent davantage dans l’éducation connaissent-ils nécessairement une croissance plus rapide ? Les régions dotées de meilleures routes affichent-elles forcément des revenus plus élevés ? Les experts doivent déterminer où leurs ressources auront le plus d’impact.

Mais constater que deux phénomènes se produisent simultanément ne nous dit pas ce qui se passerait si l’on modifiait l’un d’eux.

C’est là que le raisonnement causal prend toute son importance. Pour l’aborder, il est utile de commencer par deux questions, de difficulté croissante.

Première question : que se passe-t-il lorsque l’on intervient ?

Lorsqu’un gouvernement construit une route, modifie un impôt ou étend un programme scolaire, quels sont les effets réels de cette mesure ?

Deuxième question : que se serait-il passé autrement ?

Cette dernière question est plus difficile. Nous pouvons observer le monde dans lequel nous vivons, mais pas directement le scénario alternatif dans lequel l’intervention n’aurait jamais eu lieu. Pourtant, c’est précisément ce que les décideurs publics africains ont souvent besoin de savoir.

L’observation ne suffit pas

Imaginons qu’un expert africain lance un programme destiné à aider les agriculteurs à produire davantage de denrées alimentaires et que les récoltes augmentent par la suite. C’est encourageant, mais cela ne signifie pas nécessairement que le programme est à l’origine de cette hausse. Et si ce n’était qu’une coïncidence ? Les précipitations ont peut-être été exceptionnellement favorables. Les prix des produits agricoles ont peut-être augmenté. Ou les agriculteurs étaient peut-être déjà en train d’améliorer leur productivité.

Pour mesurer l’effet réel du programme, il faut poser une question contrefactuelle : dans quelle mesure les résultats de ces agriculteurs auraient-ils été meilleurs — ou moins bons — en l’absence de ce programme ?

Cette logique se retrouve dans des travaux de recherche qui dépassent largement le secteur agricole. Prenons l’exemple d’une étude menée auprès d’adultes à faibles revenus au Ghana pendant la pandémie de COVID-19. Les chercheurs voulaient déterminer si la possibilité de communiquer plus facilement pouvait améliorer le bien-être des personnes dans ce contexte particulièrement difficile.

Au lieu de se contenter d’observer un lien entre la communication et la santé mentale, ils ont attribué aléatoirement à certaines personnes des crédits de communication mobile, puis ont comparé leur état de santé mentale à celui d’un groupe témoin qui n’avait pas bénéficié de ces crédits supplémentaires.

La seule différence entre les deux groupes était l’accès à ces crédits. À la suite de cette intervention, une diminution significative de la détresse psychologique a été constatée.

La leçon dépasse le cadre de cette intervention particulière : lorsqu’on cherche à savoir si une modification peut produire un changement, l’observation seule ne suffit pas.

Il faut examiner ce qui se passe lorsque l’on intervient concrètement. Cette approche change notre manière de penser le développement.

Pendant des années, les débats sur le développement ont parfois consisté à prévoir à quoi ressemblerait l’Afrique dans plusieurs décennies : à quel rythme sa population augmenterait, combien d’emplois seraient nécessaires, quelle taille atteindraient ses villes ou encore comment le changement climatique pourrait affecter ses économies.

Ces projections peuvent être utiles. Mais une prévision ne constitue pas une stratégie.

Si l’on prévoit que des millions de jeunes Africains entreront sur le marché du travail, l’essentiel n’est pas seulement de savoir si cette prévision se réalisera. Il faut surtout déterminer ce que nous pouvons faire dès aujourd’hui pour améliorer les perspectives qui s’offriront à ces jeunes demain.

Cela suppose de poser une autre question :

Que pouvons-nous changer pour obtenir le résultat que nous souhaitons ?

Que pouvons-nous changer ?

C’est là que le défi du développement en Afrique se transforme en une opportunité. Le continent n’est pas seulement un terrain où les prévisions sur l’avenir sont mises à l’épreuve. C’est aussi un espace où cet avenir reste à construire.

De nouveaux réseaux de transport peuvent modifier l’implantation des entreprises. Les paiements numériques peuvent transformer les transactions. Les infrastructures énergétiques peuvent rendre certaines industries viables. De meilleures technologies agricoles peuvent accroître les capacités de production des agriculteurs. L’éducation peut, quant à elle, transformer les compétences dont dispose une économie.

Chaque intervention ouvre de nouvelles perspectives et peut aussi entraîner des conséquences difficiles à anticiper.

L’objectif ne doit donc pas être d’abandonner les prévisions. Celles-ci restent extrêmement utiles. Mais il faut cesser de les considérer comme une fin en soi.

La question la plus importante n’est souvent pas : « Que va-t-il se passer ensuite ? »

Elle est plutôt : « Que pouvons-nous faire pour produire un résultat différent ? »

Passer de la prévision de l’avenir à la compréhension de la manière dont nous pouvons réellement le transformer est l’une des idées les plus importantes du développement moderne.

L’Afrique n’a pas seulement besoin de meilleures prévisions sur son avenir.

Elle a besoin de meilleurs moyens de le construire.

Clause de non-responsabilité : les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles de TRT Afrika ni ses points de vue ni sa ligne éditoriale.

SOURCE DE L'INFORMATION:TRT Afrika