Par Pauline Odhiambo
Le jour où la rougeole est arrivée dans son village, Aisha Mwangi portait son fils de quatre ans, Kito, sur la hanche.
Elle l’avait porté ainsi depuis qu’il était bébé — pendant les confinements, dans les centres de santé désertés, et malgré la peur persistante que le Covid-19 avait semée dans l’air même qu’ils respiraient.
Kito est né en 2021, au plus fort de la pandémie.
Le poste de santé de sa communauté rurale dans le sud-est du Kenya manquait de personnel et était débordé. Les camionnettes de sensibilisation avaient cessé de venir.
Au moment où Aisha s’est sentie assez en sécurité pour l’emmener, la fenêtre pour ses premières vaccinations était déjà passée.
"Ils ont dit, 'Il est désormais trop âgé pour le calendrier de routine'", confie-t-elle à TRT Afrika, assise sur un tabouret en bois devant sa maison, le soleil de l’après‑midi projetant de longues ombres.
"Alors j’ai attendu. J’ai espéré. J’ai prié."
Enfants “zéro-dose”
Elle ne le savait pas alors, mais Kito faisait partie de millions d’enfants — un “enfant zéro-dose”, dans le vocabulaire de la santé mondiale.
Pendant deux ans, il est resté invisible au système, vulnérable à des maladies presque oubliées.
Puis, au début de 2024, une agente de santé communautaire est arrivée avec un message. Il y avait une nouvelle initiative, a‑t‑elle dit. Elle s’appelait le Big Catch-Up. Et elle s’adressait aux enfants comme Kito.
"Ils sont venus avec une glacière, un sourire et une seringue," raconte Aisha, la voix qui s’adoucit. "Kito a pleuré. Mais j’ai pleuré davantage. Parce que pour la première fois, quelqu’un s’était souvenu de lui.”
Cette expérience — de n’avoir pas été totalement oublié — est désormais partagée par quelque 18,3 millions d’enfants dans 36 pays, pour la plupart en Afrique et en Asie.
Entre 2023 et 2025, le Big Catch-Up (ou “grand rattrapage” en français) a administré plus de 100 millions de doses de vaccins salvateurs, selon une annonce conjointe de Gavi, l’Alliance du vaccin, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’UNICEF au lancement de la Semaine mondiale de la vaccination (24‑30 avril).
Parmi les enfants atteints : 12,3 millions d’”enfants zéro-dose” qui n’avaient jamais reçu la moindre vaccination, et 15 millions qui n’avaient jamais reçu le vaccin contre la rougeole, une lacune critique en période de flambée des cas.
Pour Aisha, les chiffres sont devenus concrets une après‑midi lorsque Kito, aujourd’hui âgé de cinq ans et plein d’énergie, a couru dans la concession sans toux, sans éruption, sans la fièvre qui avait balayé un village voisin la saison précédente.
"Il est protégé," dit‑elle. "C’est plus précieux que l’or."
Atteindre l’inaccessible
Le Big Catch-Up est né d’une crise.
Lorsque la pandémie de COVID‑19 a perturbé les systèmes de santé dans le monde, la vaccination de routine a chuté à des niveaux inédits depuis une génération.
Mais, à la différence des campagnes antérieures contre la diphtérie‑tétanos‑coqueluche (DTP) qui ciblaient les nourrissons, le BCU a fait quelque chose d’inédit : il a ciblé systématiquement les enfants plus âgés, de 1 à 5 ans, ceux qui étaient passés entre les mailles du filet et qui avaient grandi en attendant une seconde chance.
Les résultats ont été remarquables.
En Éthiopie seulement, plus de 2,5 millions d’enfants précédemment zéro‑dose ont reçu leur première dose de DTP1.
Le pays a aussi administré près de 5 millions de doses de vaccin antipoliomyélitique inactivé (IPV) et plus de 4 millions de doses de vaccin contre la rougeole.
Le Nigeria a atteint 2 millions d’enfants zéro‑dose avec le DTP1 et a administré 3,4 millions de doses d’IPV.
Douze pays, dont le Burkina Faso, le Niger, la Somalie, la Tanzanie et la Zambie, ont déclaré avoir atteint plus de 60 % de leurs enfants zéro‑dose de moins de cinq ans.
Mais derrière ces chiffres se tiennent des récits comme celui d’Aisha et comme celui de Mamadou Diallo, infirmier principal dans une clinique bondée en périphérie de Niamey, au Niger.
Pour lui, le BCU n’était pas une statistique mais un travail quotidien, épuisant et porteur d’espoir.
"Avant le Big Catch-Up, nous voyions une mère avec un enfant de trois ans et nous disions, 'Désolé, vous êtes en retard'," raconte Mamadou, essuyant la sueur de son front après une longue matinée de vaccinations.
"Le calendrier disait que la première vaccination doit être faite avant un an. Alors nous les renvoyions. Ou elles se renvoyaient elles‑même, honteuses. C’était l’ancienne façon de faire."
Il marque une pause, désignant la file de mères et d’enfants qui serpentent devant la porte de sa clinique. "Cette initiative a changé notre formation. Elle a changé la politique. Nous avons appris à dépister chaque enfant qui entre — quel que soit son âge. Nous avons appris à demander : 'Cet enfant a‑t‑il reçu quelque chose ? Quelque chose du tout ?' Et ensuite nous leur avons rattrapé leur retard. Tous."
Triomphes prudents
Mamadou se souvient d’un garçon de quatre ans qui n’avait jamais vu une seringue.
La mère était terrifiée à l’idée que les vaccins puissent lui nuire. "Nous nous sommes assis avec elle pendant une heure. Nous avons expliqué. Nous lui avons montré les flacons. Elle a finalement accepté. Quand son fils a reçu sa première injection — juste une simple goutte antipoliomyélitique — elle a pleuré d’émotion.
Malgré ces succès, les trois agences lancent un avertissement urgent.
En 2024, on estimait à 14,3 millions le nombre de nourrissons de moins d’un an qui n’avaient toujours pas reçu la moindre vaccination par les programmes de vaccination de routine.
Les cas de rougeole ont bondi à environ 11 millions dans le monde en 2024, le nombre de pays confrontés à de grandes flambées ayant presque triplé depuis 2021.
"Le Big Catch-Up a montré ce qui est possible lorsque gouvernements, partenaires et communautés travaillent ensemble," déclare la Dre Sania Nishtar, directrice générale de Gavi.
Le même message est repris par le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS. "Le succès du Big Catch-Up est un hommage aux agents de santé et aux programmes nationaux de vaccination," dit‑il. "Mais nous ne pouvons pas nous reposer. Des millions de nourrissons nés cette année auront aussi besoin d’être protégés."
Pour Aisha Mwangi, ces débats mondiaux paraissent lointains. Ce qui compte, c’est ce qui se passe chez elle.
"Kito vient de commencer l’école," dit‑elle en souriant. "Il joue avec les autres enfants. Il mange avec les mains. Il n’a plus peur de l’infirmière. Et moi, je n’ai plus peur de la prochaine flambée."
Elle pose son fils sur ses genoux. "Ils disent que ce rattrapage est terminé maintenant. Mais j’espère qu’ils se souviendront de nous encore. Parce qu’il y a des enfants là‑dehors. Qui attendent."











